mardi 12 mars 2013

Salon "art KARLSRUHE" : du grand art

Arrêt de la navette desservant
l'art KARLSRUHE depuis la gare

Lu dans le journal : parmi les 50 000 visiteurs attendus, des Parisiens accourent en nombre (ou en bataillons ?) au salon d'art moderne et contemporain installé ces jours-ci à Karlsruhe, en Allemagne. Ainsi, ces Parisiens qui abhorrent par nature l'idée même de traverser le périph' sont-ils capables non seulement de passer outre leur dégoût mais en plus, de franchir le Rhin pour rejoindre une zone quasi inconnue, l'Allemagne, voire absolument mythique : la province (allemande). Voilà un fait qui ne manque pas de piquer ma curiosité et me décide à aller voir de plus près ce qui attire les foules : la 10e édition de l'art KARLSRUHE.

Pour cela, rien de plus facile, puisqu'on est en Allemagne où tout est prévu : une navette relie le lieu d'exposition depuis la gare. Je décide de l'emprunter, comme peut-être avant moi des Parisiens écolos (et qui, de toute manière, n'ont pas le permis). C'est après le travail, il fait entre chien et loup, nous ne sommes que trois dans le bus. Le chemin vers ce
singulier salon prend donc tout naturellement des airs fantastiques. Le ruisseau que nous traversons semble
une réminiscence du Styx et marque avec certitude l'éloignement d'avec le monde quotidien et connu. L'éclairage – trop puissant – d'une zone commerciale rappelle l'étrangeté d'un tableau de Magritte, celui où une façade obscure est éclairée alors qu'il fait jour, rendant l'ensemble tout à fait inquiétant. On arrive enfin devant un bâtiment surplombé d'un cerf prenant son envol : on y est. Le palais des expositions se trouve en face, dans un espace moderne et froid.

Hall d'entrée à l'art KARLSRUHE
Dans le hall d'entrée, les visiteurs d'art KARLSRUHE sont joyeusement accueillis par d'immenses sculptures gonflables aux couleurs flashy qui représentent des symboles de la Forêt noire, toute proche. Parmi eux, une horloge à coucou. La visite peut commencer !

Je me mets à déambuler parmi les oeuvres où je repère régulièrement des artistes fameux : Picasso, Chagall, Antoni Tàpies, Eduardo Chillida, Otto Dix, etc. Comme il s'agit souvent, pour ces artistes, de lithographies ou de dessins, les prix sont finalement plutôt raisonnables. Une poterie de Picasso représentant le coq portugais vous aurait ainsi coûté 8 000 € (prix public). Les prix sont en effet affichés la plupart du temps et commencent vers 1 500 € pour gagner les 30 000 € (montant le plus élevé que j'ai repéré. Mais d'après mes renseignements, certaines oeuvres exposées atteignent plusieurs millions d'euros). Bien entendu, il y a un côté vulgaire à préciser les prix de l'art et en même temps, c'est aussi quelque part une manière d'en apprendre plus sur le monde d'aujourd'hui. Et puis, grâce à leur étiquettes, certaines oeuvres se révèlent accessibles, à ma grande surprise et aux risques de sombrer dans la tentation. Mais Monsieur ne décroche pas son téléphone : le Chillida restera chez le galeriste.

Les galeristes, d'ailleurs, parlons-en. Voilà une faune bien particulière. Qu'elle provienne de Berlin, Francfort, Zurich, Londres, Tokyo  ou plus localement de Karlsruhe ou Baden-Baden, et qu'elle représente pas moins de 1 700 artistes venus du monde entier, elle se rejoint sur un point et, disons-le franchement : ces galeristes ne sont pas sympathiques pour un sou (mais peut-être pour 30 000 ?). On y distingue trois groupes qui ne se rejoignent jamais : il y a bien entendu les bourgeois (population en voie de disparition en Allemagne et qui s'est donnée rendez-vous à l'art KARLSRUHE) mais aussi des traders échappés de Wall Street avec leur costume sombre Hugo Boss et leur visages sérieux et, plus étonnant encore, les mamies Nova qui font tapisserie en attendant les invitées de leur réunion Tupperware. Parmi tout ce beau monde, seuls les galeristes espagnols et italiens, moins endimanchés, osent rompre le silence en s'esclaffant et semblent un peu s'amuser. Je passe aussi à côté d'un stand où deux exposants en redingote semblent encore savoir ce que vivre signifie : ils se versent du vin rouge dans un petit ballon de bistrot avant de trinquer. Je lève les yeux : "Galerie..., Marseille".

Et si cette couleur rubis vous donne soif, aucun problème puisque de petits cafés trônent au beau milieu de chaque hall d'exposition. Art et victuailles sont en effet au même niveau. Pas de complexe. Pas de séparation. D'ailleurs, les oeuvres sont à peine protégées si bien que je manque de me prendre les pieds dans une sculpture qui n'en finit pas de se déployer au sol. Heureusement, j'évite l'obstacle (la galeriste me fixe cependant d'un regard réprobateur). Les Allemands restent décidément très friands de cette absence générale de frontière entre art et vie quotidienne, entre oeuvre et spectateurs (comme aussi certains spectacles du ZKM de Karlsruhe). La chapelle kitch aux parois réfléchissantes (et du même artiste que les sculptures gonflables) qui est exposée est d'ailleurs un bel exemple de ce spectacle vivant où règne l'absence de limite : on peut s'asseoir sur les bancs, ce que font les visiteurs ou exposants fatigués où ils échangent à voix basse. Lorsque l'on observe la scène, on a l'impression d'être à la messe ; c'est plus vrai que nature et c'est absolument saisissant.

Aux côtés d'un public bigarré (mères de famille de Karlsruhe en vadrouille avec leurs jeunots, collectionneurs de la région - le pouvoir d'achat reste élevé dans le Bade-Wurtemberg -, acheteurs de musées allemands ou visiteurs suisses et français), je continue de déambuler dans les allées, m'abreuvant de ces oeuvres en accordant autant que possible à chacune un regard. Le nombre d'oeuvres exposées est important, on est obligé de ne pas s'attarder, de "consommer", et c'est malgré tout merveilleux. Les oeuvres ne sont en effet pas vraiment provocatrices ni franchement innovantes mais elles sont souvent fines. Il y a même parfois du bon, du très bon, me semble-t-il. L'ensemble exerce avec force son pouvoir d'attraction. On est heureux de flotter ainsi, tout simplement, dans les allées, parmi tant de beauté et de personnalité concentrés.

Une autre visiteuse a l'air également heureuse : elle repart avec une petite toile sous le bras avant de disparaître, qui l'eût cru, dans la navette. Mon Chillida, peut-être...

Sculpture géante à l'art KARLSRUHE (c) art KARLSRUHE/Jürgen Rösner

5 commentaires:

  1. Pourquoi des Parisiens dans ce salon ? Est-ce le salon de l'agriculture qui les fait sortir en province (allemande, de surcroît) ?

    Bel article, ça donne envie !

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. @ Damien : je pense que c'est essentiellement la qualité et le nombre des oeuvres exposées qui attirent les visiteurs parisiens. De plus, Karlsruhe n'est qu'à 3h en TGV de Paris, ce qui est un avantage non négligeable.

      Supprimer
  2. Ton article est très intéressant.

    RépondreSupprimer
  3. A noter : à art KARLSRUHE fait suite du 7 au 9 juin prochains EUNIQUE, le salon international de l'art appliqué et du design, à Karlsruhe. J'espère y aller et vous proposer un compte rendu ; si vous voulez m'accompagner, n'hésitez pas à me faire signe !

    RépondreSupprimer